Le cri

 

Le cri est toujours le début d’un chant, je ne connais pas de contre-exemple ; il faut juste écrire la musique avant que le coup ne parte.

 

 

LA HAINE

 

 

Voici l’exemple de deux textes que je n’ai presque pas modifiés.

 

 

Maurice avait derrière lui dix-sept ans d’arrogance et de perdition. Les cicatrices qu’il portait sur le visage en disaient long sur son quotidien. Fan de rock’n’roll, il faisait semblant de chanter au micro, son crâne était rasé, il ne lui restait qu’une mèche rebelle devant comme un drapeau de désespoir. Il avait déjà passé une bonne dizaine d’années en foyer. A la vue de mon accordéon, il eut d’abord une réaction de rejet. Cet instrument de vieux ne pouvait pas coller à sa musique.

 

 

Je me suis aperçu assez rapidement que ce n’était pas un problème. Ce qu’il faut c’est être un bon musicien sans le leur montrer. Il faut que le jeu soit naturel sans jamais les humilier. Être moins bon qu’eux à leurs yeux tout en les portant, comme un champion de course à pied ferait semblant de courir moins vite pour qu’ils courent quand même. Après lui avoir chanté deux ou trois chansons de mon répertoire un peu perturbantes, il s’est mis à me considérer comme un complice éventuel -il avait deux chansons dans sa poche.

 

 

La première, griffonnée sur un papier froissé, s’intitulait « La haine ». Il me l’avait chantée presque dans sa version actuelle, comme ça, sans accompagnement musical, tout en me disant que jamais il n’aurait le droit de la chanter. Je décidai d’ajouter une mélodie criée entre les couplets, pour que les autres membres de l’atelier participent et découvrent en même temps la joie de chanter ensemble qu’éprouvent d’ordinaire les jeunes sans s’en apercevoir. Il s’agissait d’une ritournelle dissonante sous forme d’une gamme chromatique descendante qui rappelait un peu les films d’épouvante. Ce fut le début d’une longue série de refrains hurlés autour de la table verte de la cuisine de l’Albatros sur laquelle gisaient des pages blanches et des crayons de papier.

 

 

Quand un jeune a une musique dans la tête il faut mettre son ego dans sa poche et la garder. Si la mélodie a des incohérences, il faut juste les corriger en lui faisant croire que c’est lui qui l’a faite.

 

 

Maurice avait un réel sens de l’image et de la rime et il scandait son texte à la manière de Johnny Halliday. Son écriture, bourrée de fautes d’orthographe et très sinueuse, lui valait des moqueries. Il savait que lui et mon accordéon pouvions faire du rock’n’roll, c’était l’occasion d’être reconnu et admiré.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Ha ha ha ha ha ha ha ha

 

Ha ha ha ha ha

 

 

Elle a la gueule d’un espion

 

Les yeux d’éclair ou d’Attila (le jeune avait écrit Hitler, j’ai corrigé)

 

Elle te demande la rançon

 

Et elle te libèrera

 

Elle a le sourire d’une hyène :

 

La haine ! La haine ! La haine !(là j’ai triplé le mot pour en faire un défouloir)

 

 

Ha ha ha ha ha ha ha ha

 

Ha ha ha ha ha

 

 

Plus contagieuse que le sida

 

Et pire qu’une épidémie

 

Elle retourne contre toi

 

Un jour tous tes meilleurs amis (quand il manque des pieds je complète)

 

Et elle veut que tu sois sienne :

 

La haine ! La haine ! La haine !

 

 

Ha ha ha ha ha ha ha ha

 

Ha ha ha ha ha

 

 

Elle entreprend un long chemin

 

Où est-ce qu’elle s’arrêtera ?

 

Elle emporte tous les gamins

 

Qu’elle va croiser sur sa voie

 

Et elle sème de la peine :

 

La haine ! La haine ! La haine !

 

 

Ha ha ha ha ha ha ha ha

 

Ha ha ha ha ha

 

 

A quoi elle ressemblera ?

 

Alors qu’elle vienne on verra bien !

 

Je sais très bien qu’elle sonnera

 

Mais pourvu que ce soit demain !

 

Ça m’étonnerait qu’elle se ramène :

 

La haine ! La haine ! La haine !

 

 

Ha ha ha ha ha ha ha ha

 

Ha ha ha ha ha

 

 

MAUVAIS GOSSE

 

 

Le deuxième texte de Maurice s’intitulait « Mauvais gosse ». Je n’ai pas changé une ligne non plus, par contre j’ai adapté la mélodie à la curieuse découpe du texte. Il l’avait écrit en sautant des paragraphes, tellement il avait des comptes à régler, notamment avec son frère. Pour donner de la force à ce texte impudique, je demandai au groupe de jeunes de scander le titre « mauvais gosse » à la manière des prisonniers quand ils tapent sur des gamelles.

 

 

En fait chacun d’eux était concerné par ces deux mots qu’ils entendaient pour la plupart depuis des années. Dans la première version, il n’y avait pas le passage « toutrecommencer dans le bonheur des gens… ». La chanson finissait par « mais fait l’amour àdes sorcières » Je fis donc remarquer à Maurice qu’il pourrait peut-être changer le cours de l’histoire en écrivant un avenir plus lumineux, ce qu’il fit pour six lignes. Il s’inventa une femme, « un enfant qui joue dans l’bain avec des brosses » Cette image forte pourrait être expliquée par des psychologues, toujours est-il qu’il ne put s’empêcher de revenir à son frère pour continuer à régler ses comptes !

 

 

Plus tard, Maurice a profité d’une incarcération pour apprendre à écrire. Petit à petit les lettres se sont posées sur les lignes et sont devenues lisibles et droites. Il a publié plusieurs recueils de poésie qui ont même été primés.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Partie scandée

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

 

Puis il commence un couplet

 

 

Tout a commencé dans le chagrin des gens

 

Une femme a mis au monde un enfant

 

Elle m’a regardé comme on regarde un homme

 

Qui l’a regardé en pleurant (exemple de phrases écrites trop vite mais nécessaires)

 

 

Seulement mon frère mon frère c’était un fainéant

 

Vous comprendrez sans doute pourquoi j’ai l’air méchant

 

 

Ensuite il écrit trois refrains

 

 

Mauvais gosse mauvais gosse(mots rajoutés et repris par le groupe comme des choristes de blues)

 

Qui fait pipi et met l’nez d’dans

 

Qui tape le chien et pique ses os

 

Qui vide les boites de calmants

 

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Qui a vendu son âme au diable

 

Qui est surtout très insociable

 

Qui n’est en somme avec personne

 

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais ami et mauvais frère

 

Qui tape les autres leur fait des bosses

 

Mais fait l’amour à des sorcières(c’est cette chute curieuse qui va conduire à la suite, forme d’espoir éphémère)

 

 

Tout recommencer dans le bonheur des gens

 

Ma femme a mis au monde en riant

 

Je l’ai regardée comme on regarde un homme

 

Qui m’a regardé en souriant

 

 

Ce beau gosse mon beau gosse

 

Qui joue dans l’bain avec des brosses

 

 

Mais mon frangin

 

Aujourd’hui il le sait bien

 

Qu’il y a longtemps il n’était qu’un sale gamin (sans doute, lui s’en est sorti)

 

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

Mauvais gosse mauvais gosse

 

 

Boucher les trous quand il manque des pieds au poème avec des couleurs qui rassurent, des mots entendus entre deux rires ou des notions du temps qui passe.

 

 

LA VIE EST PARFOIS BELLE

 

 

Parfois un des jeunes, au bout de quelques jours d’écriture, demande de l’aide pour écrire en prenant le prétexte de leur manque de savoir en matière de poésie. La plupart du temps c’est en fait parce qu’ils vont livrer une partie de leur vie. Ici Cindy va se confier à l’éducatrice-théâtre pour raconter son histoire. C’est un exercice difficile et quand le texte est fini il ne faut surtout pas faire de commentaires, pas de jugements sur la forme ou les imperfections du langage mais au contraire souligner les petites expressions timides. Ainsi dans cette chanson Cindy avait écrit « la vie est parfois belle mais parfois trop injuste pourquoi ? La vie est pleine de désespoir moi j’ai de l’espoir » et un peu plus loin dans son brouillon « peut-être que c’est le moyen pour que la vie soit ainsi… »

 

 

C’est toujours le même scénario. Prendre le texte, ne montrer aucune émotion, et travailler de manière professionnelle, souvent pendant que les autres font les idiots. Alors tout doucement chantonner le texte, exagérer le naïf. Souvent je double, je triple les expressions : « la vie est parfois belle, parfois belle, parfois belle » afin d’affirmer la parole donnée timidement. Pour cette chanson je décidai d’y mettre une mélodie très variété, façon Claude François.

 

 

Il faut tout écouter et tout retenir très vite. Pendant les pauses, quand ils se toisent, quand ils se moquent les uns des autres c’est là que tout est à prendre. Souvent les jeunes ne connaissent pas la chanson ou très peu. Toutefois, il y a toujours la chanson que chantait maman ou la vieille tante, c’est souvent le seul lien qu’ils aient avec la poésie. Cindy nous avait dit un jour en riant que sa mère écoutait Claude François en écorchant le nom du chanteur pour faire comme si elle ne s’en souvenait pas : il ne fallait pas passer à côté.

 

 

Petit à petit le regard de Cindy s’est éclairé : on chantait son texte, on chantait sa vie et sa mère était là ! Petite cerise sur le gâteau, je collai une chute à la chanson en complétant la phrase inachevée : « peut-être que c’est le moyen pour que la vie soit ainsi … belle ! »

 

 

Texte de la chanson

 

 

Ma vie quand j’étais toute petite

 

J’étais vraiment gentille

 

Mais il est survenu un jour (tout petit mot qui en dit long, jamais nous n’avons su qui était « il »)

 

Peut-être pour toujours

 

Vraiment je ne savais

 

Dans quel monde je vivais

 

 

La vie est parfois belle, parfois belle, parfois belle

 

Mais parfois trop injuste pourquoi

 

La vie est pleine de désespoir, de désespoir, de désespoir

 

Moi j’ai de l’espoir

 

Peut-être que c’est le moyen

 

Pour que la vie soit ainsi

 

 

Et quand un jour j’ai pris conscience

 

Que la vie était belle

 

Je venais d’avoir dix-sept ans

 

Quand on m’a mise dedans

 

Une sorte de foyer

 

Une maison de papier

 

 

La vie est parfois belle, parfois belle, parfois belle

 

Mais parfois trop injuste pourquoi

 

La vie est pleine de désespoir, de désespoir, de désespoir

 

Moi j’ai de l’espoir

 

Peut-être que c’est le moyen

 

Pour que la vie soit ainsi

 

 

Au début je n’étais vêtue

 

Que d’un bonnet de laine

 

Que je portais qui l’aurait cru(il manquait 4 pieds et une rime)

 

Tous les jours de la semaine

 

On aurait dit c’est vrai

 

Comme un garçon manqué

 

 

La vie est parfois belle, parfois belle, parfois belle

 

Mais parfois trop injuste pourquoi

 

La vie est pleine de désespoir, de désespoir, de désespoir

 

Moi j’ai de l’espoir

 

Peut-être que c’est le moyen

 

Pour que la vie soit ainsi

 

 

J’étais repliée sur moi-même

 

Et les mois défilaient

 

De coups du sort en quarantaine

 

Je me suis intégrée

 

On m’a vraiment aidée

 

A apprendre à aimer(exemple de deux vers qui sont comme un révélateur de l’histoire laborieuse que la jeune fille est en train de nous raconter)

 

 

La vie est parfois belle, parfois belle, parfois belle

 

Mais parfois trop injuste pourquoi

 

La vie est pleine de désespoir, de désespoir, de désespoir

 

Moi j’ai de l’espoir

 

Peut-être que c’est le moyen

 

Pour que la vie soit ainsi

 

 

Aujourd’hui j’ai mes dix-sept ans

 

Je suis épanouie

 

Très heureuse de vivre et vraiment

 

Je m’en vais faire ainsi

 

Tout ce qui me plaît

 

Tout ce qui me plaît

 

 

La vie est parfois belle, parfois belle, parfois belle

 

Mais parfois trop injuste pourquoi

 

La vie est pleine de désespoir, de désespoir, de désespoir

 

Moi j’ai de l’espoir

 

Peut-être que c’est le moyen

 

Pour que la vie soit ainsi : belle !

 

 

Associer les idées de tous, les faire se contredire, utiliser les maladresses et cacher les impudeurs entre les lignes sous le couvert d’anonymat.

 

 

L’INJUSTICE

 

 

Quand il n’y a pas d’idées ou quand les jeunes sont trop renfermés, je transforme l’atelier en jeu. Je prépare des petits papiers que je plie en quatre sur lesquels j’écris des mots. Il faut être assez malin et préparer des séries de petits billets à des niveaux différents. Par exemple, je prépare une série drôle avec des mots futiles mais qui riment déjà pour éveiller l’envie d’écrire comme « chaussures » « confiture » « galipette » « cigarette »« babiole » « carambole » etc… Puis une autre plus sérieuse avec, par exemple, « école »« église » « journal » « train » « football » et « guitariste » en leur demandant de faire rimer. En général on s’amuse bien et quand l’écriture devient plus joyeuse je lance une nouvelle série de petits billets qui vont déterminer un sujet à traiter ensemble. Lors d’une séance, j’avais mis dans le chapeau « avenir » « espoir » « justice » « violence » Le premier billet tiré au sort fut « la justice » Chacun s’est mis à travailler dans son coin et l’écriture dura une heure environ. Au bout de ce temps, chacun devait lire ce qu’il avait écrit et on s’applaudissait les uns les autres.

 

 

Il faut tout saisir. Ce qui est écrit sur le papier mais aussi ce qui est dit à la table, les commentaires. Les surprendre en mettant immédiatement en musique ce qu’ils viennent de dire. Ce jour là l’un d’eux avait dit « l’injustice c’est une puce qui pique » et un autre avait rajouté « les piqûres ça fait des cicatrices » Je remarquai très vite que « cicatrice » rimait avec « justice », et le refrain est né spontanément.

 

 

Je leur expliquai alors que le public ne saurait pas qui avait écrit quel couplet et que, comme nous chantions tous ensemble, le public entendrait tout mais ne saurait rien de l’origine de ces émotions parfois très intimes.

 

 

Dans cette chanson ils vont s’en prendre aux adultes. Tout va y passer, la guerre, la maladie, le racisme, les couches sociales, le manque d’amour, tout en glissant des choses plus personnelles « grandir j’en ai peur mais c’est aussi le bonheur » ou « les crimes et lesvioleurs d’enfants au SDF jamais d’argent » qui sont des injustices qui les touchent au plus près.

 

 

Ce qui compte c’est d’affirmer dans la joie, dire les choses les plus horribles dans un chant populaire, jusqu’à en rire pendant les répétitions ! A travers les non-dits durant ce travail, les cris, les hurlements et les fous-rires, c’est tout un chemin qui se trace et qui va mener à un jour de succès.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Couplet écrit par un garçon

 

 

Léon a fait un casse

 

Il est tombé et il ramasse

 

Trois mois : la justice

 

 

Rachid a volé dans une cave

 

Il est arabe et il entrave

 

Que dalle : la justice

 

 

Tout ceux qui sont déconnectés

 

Sont envoyés dans un HP !

 

 

C’est juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

Juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

 

Couplet écrit par la jeune fille qui a écrit « la vie est parfois belle »

 

 

Grandir, j’en ai peur

 

Mais c’est aussi le bonheur : injustice

 

 

Mais pourquoi j’ai grandi si vite

 

Je n’ai rien demandé petite :injustice

 

Et pourtant ça m’est arrivé(on remarque comme dans l’autre chanson « ça » comme « il » en dit long

 

Et j’ai beaucoup pleuré sans toutefois rien dire)

 

 

C’est juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

Juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

 

Couplet écrit par un groupe de garçons

 

 

La guerre le sida

 

Les témoins de Jéhovah : injustice

 

Les crimes et les violeurs d’enfants

 

Aux SDF jamais d’argent :injustice

 

Le racisme et le malheur des gens

 

Esclavagistes répugnants…

 

 

C’est juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

Juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

 

Je comprends pas la guerre

 

Y a des morts dans toutes les villes : injustice

 

Ils s’tirent dessus pour presque rien

 

Comme le chasseur tire le lapin : injustice

 

Sans rien savoir, sans s’être vu

 

Sans se connaître ils s’entretuent

 

 

C’est juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

Juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

 

Et il est noir et il est blanc

 

Il est riche ou il est pauvre : injustice

 

Il est fort, il est faible

 

Il est beau ou il est laid :injustice

 

Il est aimé il est rejeté

 

Il est choyé il est battu…

 

 

C’est juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

Juste une injustice de plus

 

Une puce qui pique et fait des cicatrices

 

 

Donner la liberté d’écrire, tout réinventer par l’imaginaire, montrer que, par la chanson, tout est possible !

 

 

C’EST TOUT C’QU’ON VEUT

 

 

Ce qui manque pour le travail d’écriture, c’est le temps. La plupart des ateliers se déroulent de dix heures à midi et de quatorze à seize heures. Ensuite ils filent vers la ville ou vers leur foyer et oublient tout jusqu’au lendemain.

 

 

Pour l’élaboration de « c’est tout c’qu’on veut » nous sommes partis à la campagne, dans un gîte totalement isolé au milieu des vaches et des cochons, à Courcelles sur Aujon. Là les portables ne captaient pas, il n’y avait pas un café, pas une épicerie, la première maison était à 10 kilomètres ! Pendant une semaine nous n’avons fait qu’écrire, faire la cuisine et chanter. Les textes étaient écrits durant toute la journée et le soir avant le repas, je leur chantais les premières versions. Il n’y avait rien d’autre à faire alors évidemment ils s’accrochaient à la création qui était pour un temps le seul voyage possible.

 

 

Le principe que je leur proposai était simple : « imagine-toi que tu peux demander tout ce que tu veux et qu’on va prendre tes désirs en considération ». C’est par le rêve devenu possible que les esprits s’éveillent et proposent entre deux utopies des demandes très concrètes. C’est ainsi qu’ils ont aligné 128 doléances, certaines farfelues, d’autres impossibles mais certaines aussi très vraies « Je veux être libre de mes actes de mes paroles et surtout de moi-même » ou « je veuxque la tristesse parte et que le monde soit plus heureux ».

 

 

Ce fut la chanson finale du spectacle présenté au Centre Dramatique National de Reims, chantée par vingt-deux enfants placés au centre d’éducation spécialisé de Bezannes, les huit jeunes, la compagnie théâtrale de l’Albatros et trois chorales : Musicalis de Reims, Les grains d’argent de Bezannes et le Gros Cœur d’Ivry sur Seine, soit environ 150 personnes.

 

 

Dans ce flot de mots tous plus beaux les uns que les autres parce que libres, le plus important est peut-être le mot « vieux » placé dans le refrain. En effet dans « c’est tout c’qu’onveut, mon vieux » il est à la fois insolent et familier et il situe par sa seule présence l’âge de ceux qui ont écrit les couplets.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Je veux de l’amour plein les chaumières

 

Je veux que l’argent coule à flots

 

Je veux du soleil tout au long de ma vie

 

 

Je veux un monde meilleur

 

Je veux vivre bien et heureuse

 

Je veux que les hommes et les femmes arrêtent de se déchirer

 

Je veux des poumons de bébé

 

 

Je veux que les gens changent

 

Je veux rencontrer le bonheur

 

Je veux que les maires travaillent correctement

 

Je veux que mes proches reviennent à la vie

 

 

Je veux construire mon empire

 

Je veuxmon permis de conduire

 

Je veux avoir plein de biffetons

 

Je veux moins de pollution

 

 

Je veux un vélo en forme d’escargot

 

Je veux plus de bar sympathique

 

Je veux être un petit martien

 

Je veux une chemise sans carreaux

 

 

Je veux que Casimir soit heureux

 

Je veux que Mike Tison arrête de manger des oreilles

 

Je veux un château plus grand que le château de Versailles

 

 

Je veux de nouvelles baskets, les miennes ne courent pas assez vite

 

A huit cents balles la paire j’aurais mieux fait d’me prendre une cuite

 

Je veux changer de portable pour être plus joignable

 

 

Je veux que la paix soit avec nous

 

Je veux que la tristesse parte et que le monde soit plus heureux

 

Je veux avoir mon permis comme ça je pourrai partir de mon village

 

Je veux du chocolat

 

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut mon vieux !

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut

 

 

Je veux faire de la musique

 

Je veux que les rappeurs soient connus

 

Je veux qu’il y ait de l’espoir dans tous nos cœurs

 

Je veux un nouveau président

 

 

Je veux ne pas être vieille

 

Je veux être aussi connue que Corneille

 

Je veux avoir de la volonté

 

Je veux l’égalité et la liberté dans un monde meilleur

 

 

Je veux voir plus d’enfants sourire

 

Je veux vivre dans un pays où nous ne serions plus exploités

 

Je veux une machine à remonter le temps pour rattraper les erreurs passées

 

Je veux vivre en Belgique

 

 

Je veux changer de docteur (le mien me fait peur)

 

Je veux changer de peau vu que j’en n’ai jamais eu

 

Je veux retrouver mon mec, hier je l’ai perdu à la Fnac

 

J’aurais dû le voir pourtant, c’est un beau black

 

 

Je veux être un singe

 

Je veux être le cousin de Pikatchu

 

Je veux une soucoupe volante comme voiture

 

Je veux être le prince de Mars

 

 

Je veux un café

 

Je veux manger de la salade toute la journée

 

Je veux des fraises aussi grosses que des pastèques

 

Je veux des fleurs tous les jours

 

 

Je veux trouver une formation

 

Je veux bosser à fond

 

Je veux faire le tour du monde

 

Je veux me faire couper les cheveux

 

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut mon vieux !

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut

 

 

Je veux trouver un travail

 

Je veux pouvoir vivre ma vie sans rendre de compte à personne

 

Je veux gagner au loto le vendredi 13

 

Je veux rencontrer Pamela Anderson

 

Je veux arrêter d’écrire « je veux »

 

 

Je veux que les humains soient solidaires les uns des autres

 

Je veux être libre de mes actes de mes paroles et surtout de moi-même

 

Je veux arrêter de fumer

 

Je veux être une jeune fille

 

Je veux que la vie soit tranquille

 

 

Je veux être libre comme l’air

 

Je veux être éternelle sur terre

 

Je veux que le stade de Reims soit champion de France

 

Je veux que la vie trouve un sens

 

 

Je veux que l’amour triomphe

 

Je veux des réponses à mes questions

 

Je veux aller au bled

 

Je veux aller au bled

 

 

Je veux être un clown

 

Je veux vivre sur Saturne

 

Je veux marcher sous la terre

 

Je veux arrêter d’être consciente

 

 

Je veux manger à la cantine et je veux que ce soit bon

 

Je veux que les escargots arrêtent de baver

 

Je veux manger chinois deux fois par semaine

 

 

Je veux trouver un homme bien

 

Je veux me marier avec lui

 

Je veux être riche

 

Je veux que tous les jeunes arrêtent de conduire comme des fous

 

Je veux un peu plus d’amour que de haine

 

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut mon vieux !

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut

 

 

Je veux cent francs et un mars

 

Je veux que Mickaël Jackson reprenne sa couleur

 

Je veux que tout soit gratuit

 

Je veux voir un coucher de soleil à la Jamaïque

 

Je veux être moins con

 

Je veux un nouveau monde

 

Je veux mon espagnol s’améliore

 

Je veux que Le Pen soit enterré

 

Je veux une poubelle rouge

 

Je veux faire machine arrière

 

Je veux me faire incinérer

 

Je veux marcher sur l’eau

 

Je veux rester jeune

 

Je veux une île

 

Je veux marcher sur les nuages

 

Je veux un mouton à cinq pattes

 

Je veux écrire tout c’que j’veux

 

Je veux des virages qui tournent

 

Je veux une voiture qui roule sur la route

 

Je veux être un oiseau

 

Je veux que la guerre cesse

 

Je veux être comédien comique

 

Je veux un château en Italie

 

Je veux courir

 

Je veux que la terre soit carrée

 

Je veux danser

 

Je veux un espace

 

Je veux plein de crédit sur mon portable

 

Je veux ne plus porter de lunettes

 

Je veux retourner à l’école pour avoir un diplôme

 

Je veux changer de planète pour partir sur la lune faire la fête

 

Je veux la tour Eiffel

 

Je veux un crayon et une feuille blanche

 

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut mon vieux !

 

Ça !

 

C’est tout c’qu’on veut, c’est tout c’qu’on veut

 

C’est tout c’qu’on veut

 

 

Chanter le pire dans une comptine, faire se côtoyer l’innocence et le chagrin, oser dire « je veux » dans un monde qui leur a tout refusé.

 

 

JE VEUX JE VEUX

 

 

Cette chanson a été écrite par des enfants entre 8 et 10 ans placés au centre d’éducation spécialisé de Bezannes. J’avais fait un spectacle avec eux quelques temps auparavant qui traitait de la prévention de la maltraitance dans la petite enfance : « Arthur le Pêcheur dechaussures ». Ce spectacle était destiné au départ aux écoles maternelles et il avait donc pris pour eux un écho particulier. J’avais ainsi acquis le plus important dans le travail avec les enfants en grandes difficultés : la confiance.

 

 

Nous voulions inclure ces petits au spectacle « c’est tout c’qu’on veut » et devant l’impossibilité de construire vraiment une chanson, vu leur retard scolaire et leur illettrisme, je leur ai proposé d’écrire sur des petits billets ou de dicter à la maîtresse des « je veux ». Les petits billets seraient pliés en quatre et rangés dans une boîte, puis mélangés, afin que personne ne sache qui avait écrit quoi. L’anonymat est une des clés de mon travail. Cacher derrière des futilités des petits secrets inavouables et les mélanger dans une petite comptine anodine.

 

 

Le nombre de « je veux » étant élevé, il fut assez simple de les faire rimer. Certains revenaient toujours sur la table « du respect, de l’amour, des parents, des amis » etsurtout « rentrer à la maison ». J’en ai donc fait un refrain en rajoutant « pour toujours » pour la rime.

 

 

Ensuite il m’apparut qu’il fallait faire se côtoyer des désirs très différents comme « un petit chat très doux, ne plus me bagarrer » « je veux me contrôler, faire de la balançoire mais sur Saturne ». Bien sûr, ce n’était pas les mêmes enfants qui avaient écrit ces « je veux », mais pour celui qui avait glissé ses angoisses ou ses pensées horribles dans un petit billet, la chose était dite.

 

 

Pour éveiller la fierté de dire, certaines phrases ont été aménagées pour éveiller les consciences chez les adultes qui les écouteraient.

 

La répétition est voulue ? On pourrait dire : 

 

Pour éveiller la fierté de dire, pour éveiller les consciences des adultes qui les écouteraient, certaines phrases ont été aménagées.

 

 

Ainsi je plaçai « plus de coups plus de viols » juste à côté de « de sexe à la télé » suivi de « des oiseaux qui s’envolent, je veux aller danser la lambada » ; cette danse au nom rigolo à prononcer étant aussi une danse particulièrement érotique.

 

 

La musique, très simple, peut être jouée par n’importe quel musicien débutant et surtout peut se chanter très facilement, avec des relances mélodiques qui poussent l’enthousiasme du chant.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Je veux je veux

 

Du respect de l’amour

 

Je veux je veux

 

Chanter une chanson

 

Je veux des parents des amis pour toujours

 

Je veux je veux

 

Rentrer à la maison

 

 

Un camion à six roues

 

Du sable une télé

 

Un petit chat très doux

 

Ne plus me bagarrer

 

 

Je veux plein d’animaux

 

Pour moi toute la vie

 

Un petit chien, un chiot

 

Aller au paradis

 

Des hérissons(le hérisson est un animal qui revient souvent dans les textes de personnes en difficulté)

 

 

Je veux l’égalité

 

Des chances et des espoirs

 

Je veux me contrôler

 

Faire de la balançoire

 

Mais sur Saturne

 

 

Je veux je veux

 

Du respect de l’amour

 

Je veux je veux

 

Chanter une chanson

 

Je veux des parents des amis pour toujours

 

Je veux je veux

 

Rentrer à la maison

 

 

Une Ferrari bleu nuit

 

Neuve et décapotable

 

Une chanson sur la nuit

 

Une trompette un portable

 

 

Plus de coups plus de viols

 

De sexe à la télé

 

Des oiseaux qui s’envolent

 

Je veux aller danser

 

La lambada

 

 

Je veux juste être bien

 

Une fois dans ma vie

 

Pouvoir travailler bien

 

Pouvoir gagner ma vie

 

Mais sans tristesse

 

 

Je veux je veux

 

Du respect de l’amour

 

Je veux je veux

 

Chanter une chanson

 

Je veux des parents des amis pour toujours

 

Je veux je veux

 

Rentrer à la maison

 

 

Un violon une guitare

 

Un œuf une tour Eiffel

 

Être pompier plus tard

 

Et voir des hirondelles

 

 

Je veux une sœur un frère

 

Rencontrer les martiens

 

Je veux un père une mère

 

Et un petit lapin

 

De magicien

 

 

Je veux être routier

 

Maçon maître d’école

 

Je veux le monde en paix

 

Plus de coups plus de viols

 

Je veux je veux

 

 

Je veux je veux

 

Du respect de l’amour

 

Je veux je veux

 

Chanter une chanson

 

Je veux des parents des amis pour toujours

 

Je veux je veux

 

Rentrer à la maison

 

 

Créer la solidarité par le chant en commun, faire renaître l’envie de vivre à l’unisson, changer la peine en joie. Dérisionner l’indicible jusqu’à en rire. (= traiter l’indicible par la dérision, ou par la déraison ?)

 

 

 

SI TU SAVAIS

 

 

Sur le petit papier tiré au sort ce jour là, un mot fort leur est proposé : la solitude. Curieusement ce mot semble ne pas leur parler, comme s’il appartenait aux autres, aux adultes. Après une petite explication du mot chacun s’est penché sur sa feuille blanche, toujours aidé par l’éducatrice théâtre. En général, pendant qu’ils écrivaient, je composais la musique du texte précédent, ce qui les stimulait : ils savaient que je travaillais pour eux donc que je les comprenais.

 

 

C’est cet instant hors des normes, hors des règles qui est déclencheur. Le moment où l’on est sûr que rien ne sera noté, jugé, que rien n’est à démontrer et que tout va jaillir, tout va être joie.

 

 

Par cette chanson nous allons découvrir que ces jeunes sont en fait très préoccupés par le monde qui les entoure, et qu’ils vont surtout parler de la solitude des autres, tout en dénonçant des maltraitances.

 

 

Il faut tout prendre en compte, ce qui est écrit sur le papier mais aussi les blagues, les commentaires, les phrases lancées pour défier et qui sont en fait le cœur même de leur poème. Ainsi à la fin de la traditionnelle lecture des textes, alors qu’un jeune avait écrit « si tu savais comme on est seul » un autre avait précisé « si tu savais comme on est ».

 

 

Les hésitations dans l’écriture, cette espèce de pudeur et de fuite face à cet exercice qui consistait à parler de sa solitude, c’est-à-dire de ce qui leur arrivait pour des raisons familiales intimes, cette timidité ambiante, il fallait la sublimer. C’est pour cette raison que le refrain allait devenir une hésitation : « si…. si tu … si tu savais ». Je pense que cette hésitation du refrain a ouvert des portes, et une fois de plus nous a conduits à des séances de chant enthousiastes et dynamiques.

 

 

Les répétitions des chansons sont souvent aussi importantes que les représentations. C’est là que les âmes s’ouvrent, que les sourires reviennent. C’est par la transe du chant qu’on se prend par le cou pour chanter ensemble. Comme les marins chantent pour se donner de la force, les supporters de foot pour encourager leur équipe, comme on chante dans les manifestations; les jeunes se surprennent à chanter alors pour se redonner vie et découvrent quelque chose qu’ils ne connaissaient pas : la solidarité.

 

 

Cette chanson a été interprétée dans le spectacle « c’est pas du karaoké ». Les garçons étaient habillés en costumes noirs, chemises blanches et cravates noires, les filles en robes du soir noires. Une coupe de champagne était offerte au public par les éducateurs à l’entrée, habillés en costumes noirs également. Les techniciens adultes et jeunes étaient tous sur le plateau, à vue et en costumes.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est seul

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est

 

 

Les poètes et les enfants perdus

 

La solitude mais laquelle

 

Celle des pauvres dépourvus

 

Dieu qu’elle est belle

 

 

Je voudrais trouver une copine

 

Et partir faire ma vie avec elle

 

Mais la chance se débine

 

Ça ne marche jamais

 

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est seul

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est

 

 

Toute seule dans mon placard

 

Et les yeux cernés de noir

 

A l’abri des regards

 

Je défie le hasard.

 

 

Dans ce monde qui n’a ni queue ni tête

 

Trop souvent je n’en fais qu’à ma tête

 

Je suis seule tellement seule

 

Je vais y rester

 

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est seul

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est

 

 

C’est un mot qui même avec deux ailes

 

Ne s’envolera jamais dans le ciel

 

Elle est lourde à porter

 

Elle n’est pas belle

 

 

Qu’entendons-nous par la solitude

 

Celle qui sonne à notre porte

 

Qui résonne dans la salle d’étude

 

Mais que le vent emporte

 

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est seul

 

Si… si tu… si tu savais

 

Si tu savais comme on est

 

 

Saisir la douleur, l’habiller d’une musique accessible et en faire un opéra du pauvre, un oratorio porteur. Illuminer la détresse.

 

 

FILLE

 

 

Nous n’avons jamais su de qui parlait le texte que nous apporta Aurore un matin. Les textes qui arrivent finis et qu’on nous livre spontanément sont des cadeaux de la vie, non pas pour nous mais pour celles et ceux qui les ont créés. Ce sont de grands mystères, il ne faut surtout pas poser de questions. Je vais même jusqu’à demander l’autorisation de les lire. Vient ensuite ce moment magique où l’on tape les mots sur une machine à écrire ou sur un ordinateur. Cet instant unique où la douleur devient matière.

 

 

Très souvent ils assistent à l’opération avec désinvolture. Je demande alors des précisions sur l’orthographe ou je fais semblant de ne pas comprendre un mot essentiel. C’est dans cet instant là que les choses se passent et que la vie bascule.

 

 

Pour cette chanson, je n’ai fait que doubler le mot « fille » en début de couplet, l’étirant sur la musique pour le faire briller. Le reste était là, il n’y avait qu’à y coller une musique simple comme une allégorie. C’est une mélodie montante qui ne tourne pas en rond. Elle résonne comme un hymne, c’est ainsi que nous avons convoqué trois chorales et fait chanter cette chanson harmonisée à quatre voix par des gens de la ville.

 

 

Le retour à la vie sociale, le bouleversement dans l’esprit, l’envie de reprendre le chemin passent aussi par le travail fait lors des répétitions. Chanter chaque jour toutes les chansons dans l’ordre en s’arrêtant sur des détails. Chaque jour les chansons prennent leur singularité, leur force, leur identité. Chaque jour on s’applaudit et chaque jour on s’approprie ses douleurs jusqu’à les parodier pendant les pauses, jusqu’à en rire. A chaque répétition, au moment de chanter « fille », le silence se faisait comme quand, à la fin d’un repas, la grand-mère va chanter « rien de rien ». Ces répétitions sont aussi fortes que la représentation elle-même. A quelques jours de la première, je fais souvent venir le directeur pour faire monter l’émotion d’un cran, officialiser le chagrin, comme on remet sa rédaction au Brevet d’études primaires.

 

 

Le poids de la mort fut sublimé ce jour-là par 150 choristes (c’est à dire 150 adultes), 6 éducateurs-acteurs, les 8 jeunes de l’Albatros et Aurore au centre du plateau devant les 400 spectateurs du Centre Dramatique National de Reims.

 

 

Paroles de la chanson

 

 

Fille

 

Fille désespérée

 

Fille trop souvent laissée

 

Fille trop souvent oubliée

 

Jetée au trou d’éternité

 

 

Fille dans le noir

 

Fille du cafard

 

 

Fille

 

Fille mais qui se cache

 

A cause de ces gens lâches

 

Fille accomplit sa tâche

 

Sa vie son cœur se détachent

 

 

Fille dans le noir

 

Fille du cafard

 

 

Fille

 

Qu’on saigne d’une lame

 

Voici l’envolée de son âme

 

Fille aurait pu devenir femme

 

Qui rallumera la flamme

 

 

Fille dans le noir

 

Fille du cafard

 

 

Fille

 

Voici venue sa mort

 

Il ne reste que son corps

 

Fille à la vie amère

 

Fille qui redevient poussière

 

 

Fille dans le noir

 

Fille du cafard

 

 

Aller par la force de l’écriture jusqu’à créer du positif en commun, jusqu’à ce que ce soit eux qui nous fassent la leçon !

 

 

IL FAUDRA NOUS FAIRE CONFIANCE

 

 

Cette chanson a été écrite en commun, vers la fin de la période d’atelier du spectacle « c’est tout c’qu’on veut ». Nous avions écrit de nombreuses chansons et nous aurions pu nous arrêter là. Mais il y avait une telle énergie que j’avais demandé à Didier Aubry, responsable de l’Albatros, de nous trouver une salle à la hauteur de la qualité de l’écriture. L’enthousiasme pousse la vie, souffle sur les braises, franchit les montagnes et fait voler les cailloux. La joie qui exulte parfois dans ces aventures nous emmène malgré nous sur des chemins inattendus.

 

 

Il y avait tellement de force en nous que le monde semblait nous suivre. Nous demandions l’impossible, nous savions que nous l’aurions et nous l’avons eu : le Centre Dramatique National de Reims acceptait de nous accueillir pour une représentation exceptionnelle. Pour eux, ce qui était extraordinaire c’était que la société, la ville, les humains qui jusque là les avaient mis à l’écart acceptaient de les écouter. C’est ainsi que, pour dire merci au destin, nous avons décidé d’écrire une chanson positive en prenant pour thème la chance.

 

 

Une fois de plus chacun allait écrire sa vie, ses espoirs, une fois de plus chacun allait poser ses solutions, ses slogans, ses affirmations. Seulement là, ils sont allés plus loin. Par cette joie inouïe que leur donnait la fierté d’être forts enfin, ils avaient écrit tellement de lignes qu’il fallait pour une fois élaguer et trier les phrases. Pour la première fois nous en supprimions avec l’accord de tous pour ne garder que l’essentiel. Par exemple « je suis au plus profond du trou, je ne vois pas l’horizon, je pleure souvent le soir et pourtant un jour je m’en sortirai » est devenu « je suis au plus profond du trou mais un jour je m’en sortirai » L’un d’eux avait écrit « ayez la chance » « la chance ça se fabrique » « donner la chance à tous ». C’est ainsi qu’est venue l’idée de condenser ces phrases en « ayez, faites, donnez-nous la chance »

 

 

 

 

 

Texte de la chanson

 

 

Je suis au plus profond du trou

 

Mais un jour je m’en sortirai

 

Même si ma vie est pleine de trous

 

Tu sais je les reboucherai

 

 

Partir mais sur un bon principe

 

Et ça c’est mon tout premier but

 

Que tout le monde participe (la solidarité comme solution)

 

On sera déjà plus « fut’- fut’ » (rime en forme de lien entre le langage des jeunes et le nôtre)

 

 

Je voudrais qu’il y ait dans le monde

 

Moins d’enfants qui soient malheureux

 

 

Ayez faites donnez-nous la chance

 

Le monde de demain on vous l’abîmera pas

 

Sur ma vie il faudra nous faire confiance

 

On y arrivera on y arrivera

 

 

Mes ambitions sont un peu vagues

 

Mais je sais bien ce que je veux (nous venions d’écrire « c’est tout c’qu’on veut)

 

Les soirées les copains les rades

 

Des fois je fais ce que je peux

 

 

Faut profiter de sa jeunesse

 

Et jusqu’à son adolescence

 

Oui mais pour que demain renaisse

 

Il faut de la persévérance (le désespoir balayé, l’avenir s’ouvre enfin)

 

 

Mon monde à moi quand j’étais petit

 

C’était de réussir ma vie

 

 

Ayez faites donnez-nous la chance

 

Le monde de demain on vous l’abîmera pas

 

Sur ma vie il faudra nous faire confiance

 

On y arrivera on y arrivera

 

 

Allons mettons tout sur la table

 

Vous dites que je ne vaux plus rien

 

Je serai fermier ou comptable

 

Comptez sur moi ça c’est certain

 

 

Je fonderai ma famille à moi

 

Elle sera heureuse et comblée (le contraire de celle du jeune qui l’écrit)

 

Vous dites que je ne pense qu’à moi

 

Je dis que je vais vous aider (le jeune a passé le cap, c’est lui qui va aider les adultes)

 

 

Mes rêves se sont envolés

 

Quant aux autres je me suis agrippé

 

 

Ayez faites donnez-nous la chance

 

Le monde de demain on vous l’abîmera pas

 

Sur ma vie il faudra nous faire confiance

 

On y arrivera on y arrivera

 

 

Cueillir les mots couchés dans des poèmes rangés sous les matelas, au fond des tiroirs, dans des journaux personnels, et qui sont cachés pour mieux qu’on les voie, comme on ramasserait des bijoux dans la boue.

 

 

SEULE / SI JE T’AIME / ENVIE DE PARTIR

 

 

Ces trois textes ont été recueillis en centre éducatif fermé dans le carnet de poèmes d’ une jeune fille que nous appellerons Julie.

 

 

Il arrive que dans les groupes que nous accueillons il y ait un ou deux participants particulièrement inactifs. Il ne faut surtout rien brusquer, garder leur apparente absence comme un trésor : très souvent ce sont les plus bouleversants. Ils sont en même temps en rupture avec le monde adulte et à la recherche d’une main tendue. Ils ne veulent plus rien mais s’inscrivent tout de même à l’atelier théâtre où ils viennent pour ne rien faire.

 

 

Julie venait donc en traînant les pieds, posait sa tête entre ses bras et rêvassait. Au bout de quelques jours, lassée de mon manque de réaction à son évidente inactivité et à son refus de faire quoi que ce soit, elle a commencé à grommeler quelques mots comme « non mais laissez-moi tranquille » « je suis fatiguée » « fichez-moi la paix ».

 

 

A une pause, alors que tous les jeunes étaient allés fumer la fameuse cigarette, elle est restée à sa table, toujours la tête dans les bras. J’avais deviné que si elle était restée c’était pour me montrer quelque chose, et que son silence en disait beaucoup plus long que tous les textes que j’aurais pu lui faire écrire en utilisant des stratagèmes classiques. Je lui demandai alors simplement si elle n’avait pas un petit cahier de poésies. Elle me répondit très simplement « oui » et fila le chercher dans sa chambre.

 

 

Elle est revenue avec deux cahiers, un rouge et un bleu. Le rouge, nous n’avons jamais pu le lire. Par contre, à l’intérieur du bleu, je découvris une série de petits poèmes écrits à l’encre mauve, dont trois seront mis en musique. Je savais qu’encore une fois il fallait faire vite, creuser plus profond que son désespoir, écrire une musique qui lui ferait ouvrir ses yeux cernés de fatigue et maquillés à outrance. Au retour de la cigarette, la jeune fille était un peu inquiète. Ses deux cahiers étaient posés sur la table. Les filles, très complices, savaient qu’elle venait de me donner une partie de son âme, les garçons, eux, risquaient de se moquer. Il fallait donc être à la fois malin et ne pas perdre de vue l’objectif de notre spectacle.

 

 

Pour le premier poème « Seule », je tentai une improvisation sur une mélodie vaguement argentine qui ne correspondait pas du tout à ce que Julie dégageait, en insistant sur le mot « seule » qui semblait être posé là comme un cri mais discret. Il fallait réussir l’électrochoc poétique, ne pas lui donner ce qu’elle faisait semblant d’attendre pour mieux me le refuser -à savoir une musique moderne de jeune fille perdue comme on en trouve dans les télé-réalités- mais plutôt une vraie violence dissonante qui viendrait lui réveiller l’esprit.

 

 

La chanson fut chantée dans l’heure mais pas par elle, ce qui n’est pas très grave. Ce qui compte c’est que ces petites lignes extraites du jardin secret soient désormais à la face du monde. En moins d’une heure ses yeux se sont ouverts, un petit sourire est apparu. Par la suite elle est venue à toutes les répétitions, s’est investie dans toutes les chansons de groupe et elle est devenue une des actrices les plus douées. Allant jusqu’à jouer des scènes burlesques, mais elle ne parviendra pas à chanter cette chanson, elle ne fera que la dire.

 

 

Devant son impossibilité de sortir un son et après plusieurs séances de répétition, c’est moi qui ai chanté sa chanson, ce qui bien sûr la flattait. Cette musique, à la fois exotique et inquiétante, allait me permettre de réaliser une scène très pertinente, surtout en centre fermé. Sur le plateau je créai un espace figurant un comptoir où je plaçais trois jeunes filles. Pendant que je chantais la solitude désespérée de Julie en avant-scène, trois garçons cagoulés et armés s’avançaient lentement dans leur dos. On avait ainsi la cause et l’effet, l’erreur et la douleur, son chant et le chant des autres.

 

 

A la fin de la chanson, les trois garçons imitaient un braquage de bureau de tabac et les trois filles leur ôtaient calmement leurs cagoules, prenaient leurs pistolets délicatement et leur répondaient en riant : « mais monsieur, ici c’est une boulangerie ! »

 

 

Texte de la chanson

 

 

Seule

 

J’ai mal à ma vie

 

Et je frôle la folie

 

Je cherche un regard

 

Mais je suis seule dans le noir

 

Seule

 

Perdue dans mes souvenirs

 

Je retrouve mes plaisirs

 

Que j’ai vécus dans ma vie

 

Que j’ai vécus avec lui (encore une fois nous ne saurons jamais qui est lui)

 

 

Seule

 

Je regarde l’écran de mes pensées

 

Et me remets à rêver

 

Que je suis entourée

 

De gens qui veulent bien m’aimer (à ce moment de la chanson les pistolets étaient braqués sur la tempe des trois filles)

 

 

Seule

 

Je suis seule au monde

 

Sur cette terre ronde

 

Et je perds ma raison

 

Je ne veux plus me sentir perdue

 

Je veux partir

 

Je veux partir là-bas

 

 

SI JE T’AIME

 

 

Quand un texte est court, il faut le multiplier. Le deuxième texte de Julie se trouvait au début de son cahier, comme une préface, et portait à lui seul toute une vérité sur les problèmes de la jeunesse : il posait des questions simples et donnait des réponses simples, comme des évidences. L’idée du suicide est toujours là, sorte d’appel au secours, au cas où quelqu’un trouverait un jour le petit carnet.

 

 

On était encore une fois entre le « je dis » et « je ne dis pas » et bien sûr Julie ne voulait pas la chanter, alors il fallait que ce soit les autres qui la chantent. Il fallait même qu’ils la chantent fort. Je créai donc une musique en forme de parodie des hymnes modernes comme « we are the word (world ?) », ce qui donnait un contre-pied au texte et une puissance communicative inattendue. Les petits mots de rien dont on ne voulait pas exultaient dans la salle de répétition. Les yeux commençaient à briller mais elle ne chantait toujours pas. Alors pour rajouter au pathétique de cette évidence plantée comme une insulte d’amour au monde extérieur, je complétai le tout par des « la la la ».

 

 

Cette chanson fut le final de « destin », chanté par tous les jeunes, tous les éducateurs, chefs de service et même le directeur et la maîtresse d’école ! A la toute fin descendait des cintres une banderole où était écrit « le cri est toujours le début d’un chant ».

 

 

Texte de la chanson

 

 

Si je t’aime

 

Aime-moi

 

Si je pleure

 

Console-moi

 

Si j’ai peur

 

Rassure-moi

 

Mais si je meurs

 

Je t’en supplie : ne me suis pas

 

La la la la la la

 

 

ENVIE DE PARTIR

 

 

Ce troisième poème est l’exemple même de l’écriture à double sens qu’on peut trouver dans un petit carnet secret. Elle nous signifie que la solution est dans le départ, d’abord du centre fermé, puis de son corps, puis de la terre pour revenir encore une fois à l’idée du suicide. Je composai donc une mélodie descendante, c’est à dire à l’opposé d’une mélodie de départ. Pour l’aider dans sa timidité, je décidai de la faire chanter dans sa posture favorite : la tête dans les bras, comme si elle rêvassait. Tous les autres jeunes avaient la tête posée de la même manière et chantonnaient avec elle. Ce chant ressemblait donc à un rêve et la mort n’était donc plus vraie.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Comme une envie de partir

 

Vers un meilleur avenir

 

Comme une envie de s’enfuir

 

Plus rien ne peut me retenir

 

 

Mon corps brûle de douleur

 

J’aimerais trouver le bonheur

 

Mais quand va venir mon heure

 

Laissez-moi partir ailleurs

 

 

Mais pourquoi autant de peine

 

Dans cette vie plus humaine

 

Une vie pleine de rengaine

 

 

J’ai envie de partir loin

 

Retrouver un esprit sain

 

Sans aucun chagrin

 

Sans aucun chagrin

 

 

Il n’y a pas de mystère

 

Pour arrêter la galère

 

Je dois partir de cette terre

 

Pour un meilleur univers

 

 

Les suivre jusqu’au bout dans leur besoin de dénoncer. Accompagner leurs délires, devenir leur complice, être à la fois adulte et rebelle et ainsi renouer le lien entre les générations.

 

 

TROQUEZ

 

 

Voici une chanson écrite à deux dans le but de nous provoquer. Carine et Frédéric avait un point commun : l’alcool. Ils avaient grandi dans l’alcool, en avait subi toutes les conséquences et étaient devenus alcooliques eux-mêmes. Elle venait d’une autre ville, Troyes, lui vivait à Reims. Frédéric avait un certain nombre de handicaps : défauts de prononciation, bec de lièvre et un passé douloureux au parcours très chaotique. Elle au contraire était une belle fille, blonde, sulfureuse et plutôt douée pour l’écriture et la comédie. Sa présence perturbait l’atelier tout en le dynamisant. En effet les jeunes exagéraient tout pour faire les beaux, autant en bien qu’en mal.

 

 

A notre grande surprise, une grande complicité naquit entre Carine et Frédéric. Pas de flirt, pas de séduction mais une sorte d’amitié que nous allions comprendre par la suite.

 

 

Un matin, pensant se moquer des adultes qui boivent, Carine et Frédéric, unis dans leur révolte alcoolique, nous apportèrent un refrain : « troquet, troquettroquez vos enfants contre un bon verre de bière ». Ils riaient d’un rire nerveux et complice à la fois. Ils imaginaient ce texte inchantable et pensaient même se faire renvoyer de l’atelier. Pour eux ils avaient commis l’insulte suprême.

 

 

Dans ces cas là il ne faut pas baisser les bras, il faut les suivre immédiatement, affirmer, se servir de leur cri pour le changer en mélodrame. Dans leur jeu de mots un peu simplet (« troquet » et « troquez »), il y avait là un résumé de tous les drames familiaux liés aux problèmes alcooliques. A leur grand étonnement, je considérai le texte comme n’importe quel autre texte et posai dessus une musique bavaroise, tout en la chantonnant très sérieusement afin qu’ils s’accrochent à cet air potache.

 

 

Dans cet élan de joie générale, je proposai au groupe d’écrire des couplets avec des rimes autour des boissons alcooliques. Puis chacun y a été de sa vision intime des délires de troquets. A la fin de la journée, nous chantions tous en chœur comme on chante à la fin d’un banquet cette ode aux violences de l’alcool dont ils étaient la preuve vivante.

 

 

Dans le spectacle « l’île aux corbeaux blancs », c’est Carine elle-même qui chantait cette chanson. Nous avions conçu une scénographie qui transformait une grande table d’écriture en comptoir de bar, et chaque jeune mimait les scènes alcooliques écrites dans la chanson, il y en avait même un qui jouait un bébé enfermé dans un placard. A la fin de la chanson, le comptoir devenait un petit théâtre.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Comme tous les jours il a poussé

 

La porte du troquet maman

 

Même plus besoin de commander

 

C’est le premier Martini blanc

 

 

Pendant ce temps je désespère

 

Je suis seul dans l’appartement

 

Moi qui n’ai que huit ans ma mère

 

Je m’occupe de tes enfants

 

 

Si vous osez

 

Un verre de rosé

 

Pour le plaisir

 

Une douzaine de kirs

 

 

Vodka ? Ouais !

 

Téquila ? Ouais !

 

Calva ? Ouais !

 

Sangria ? Ouais !

 

Ou même les quatre à la fois !

 

 

Troquez troquez troquez vos enfants

 

Troquez vos enfants contre un bon verre de bière !

 

Troquez troquez troquez vos enfants

 

Troquez vos enfants contre un martini blanc !

 

 

Un verre deux verres trois verres dix verres

 

Des heures et des heures à picoler maman

 

Du pied du bar je vois le père

 

Et je pleure des larmes d’enfant

 

 

Et y a plus rien dans le frigo

 

Tranquilles vous laissez vos petits

 

Et grandit l’ardoise au bistrot

 

Toujours j’ai peur quand vient la nuit

 

 

Allez tout en finesse

 

Fais péter la Guiness

 

Allez pense au Bourbon

 

Qui vous bourre pour de bon

 

 

Vodka ? Ouais !

 

Téquila ? Ouais !

 

Calva ? Ouais !

 

Sangria ? Ouais !

 

Ou même les quatre à la fois !

 

 

Troquez troquez troquez vos enfants

 

Troquez vos enfants contre un bon verre de bière !

 

Troquez troquez troquez vos enfants

 

Troquez vos enfants contre un martini blanc !

 

 

Ça y est ça pète je vois sa main qui part

 

Moi j’ai rien fait que de pleurer maman

 

Les alcolos sont là les yeux hagards

 

Mais au coin de mes lèvres y a trois gouttes de sang

 

 

Et ça chauffe aïe aïe aïe

 

Forcez bien sur le sky

 

Encore un verre de punch

 

C’est très bon pour les bronches

 

Deux bouteilles de Ricard

 

Pour faire valser le bar

 

Allez encore un coup

 

Y a du sang sur ma joue

 

 

Vodka ? Ouais !

 

Téquila ? Ouais !

 

Calva ? Ouais !

 

Sangria ? Ouais !

 

Ou même les quatre à la fois !

 

 

Troquez troquez troquez vos enfants

 

Troquez vos enfants contre un bon verre de bière !

 

Troquez troquez troquez vos enfants

 

Troquez vos enfants contre un martini blanc !

 

 

Mettre des verbes où il n’y a plus que des mots épars, ranger les idées jetées en vrac entre deux sanglots inavoués.

 

 

LE CERCLE VICIEUX

 

 

Un jour, vers la fin du travail d’écriture de « l’île aux corbeaux blancs », Frédéric a demandé à l’éducatrice théâtre s’il pouvait écrire l’histoire de son père. Assez proche de l’illettrisme, il avait du mal à coucher ses mots sur le papier mais voulait le faire pour dire ce qu’il avait sur le cœur.

 

 

Texte original de Frédéric dicté à l’éducatrice :

 

 

Il avait un bon métier, pas pu en profiter, trois enfants à élever, un ami incarcéré. Plus d’argent, l’alcoolisme, il a fait un mariage en blanc pour un bon paquet d’argent. On lui prend ses enfants pour un placement curieux, il plonge dans l’alcool, pleure, crie. Il finit par y croire, s’arrête de boire et rêve de repêcher ses enfants. Le juge a tranché, il est libéré, dans sa tête c’est la tempête. Après ça va vite, un droit de visite, puis on lui confie les enfants, moi je suis pas content. Après je bois de l’alcool pour oublier, des maladies avec des drôles de noms, dépression, il va à l’hôpital et c’est l’issue fatale, ses yeux se sont fermés, jamais je le reverrai.

 

 

Pour dédramatiser et pour l’aider à la chanter, je décidai d’en faire une chanson à réponses. D’abord par l’écriture de rimes avec le reste du groupe. Par exemple « tu avais un bon métier » réponse du groupe : « charpentier » ou « l’alcoolisme s’est installé » réponse du groupe : « douze degrés » etc. Ainsi, il a pu chanter avec son défaut de prononciation, éclairé par le chant des autres qui rythmait l’horreur de cette histoire. C’est lui qui au bout de quelques heures de répétition a trouvé le refrain, je n’ai fait que rajouter en fin de couplet « dans le cercle », comme pour en souligner la fatalité.

 

 

Paroles de la chanson

 

 

Tu avais un bon métier

 

Charpentier

 

T’as pas pu en profiter

 

Tout cassé

 

Trois enfants élever

 

Un ami incarcéré

 

Et l’argent vient manquer

 

 

Et l’argent vient manquer

 

Porte-monnaie

 

L’alcoolisme s’est installé

 

Douze degrés

 

Un jour un mariage en blanc

 

Pour un bon paquet d’argent

 

Et je rentre dans le cercle

 

 

Dans ce monde mon ami

 

Y a pas que des gens heureux

 

Il y en a pour qui la vie

 

C’est un vrai cercle vicieux

 

 

On t’a pris tes trois enfants

 

Vive le vent

 

Pour un curieux placement

 

Sans maman

 

Toi tu plonges dans l’alcool

 

Tu cries tu pleures tu rigoles

 

Puis tu finis par y croire

 

 

Puis tu finis par y croire

 

Pas d’histoires

 

Et tu t’arrêtes de boire

 

Faut y croire

 

Et tu rêves tout le temps

 

De repêcher tes enfants

 

Et tu tournes dans le cercle

 

 

Dans ce monde mon ami

 

Y a pas que des gens heureux

 

Il y en a pour qui la vie

 

C’est un vrai cercle vicieux

 

 

Oui mais le juge a tranché

 

Ça c’est fait

 

Et le père est libéré

 

Le damné

 

C’est comme un vent de défaite

 

Dans ta tête c’est la tempête

 

Quelquefois tout va si vite

 

 

Quelquefois tout va si vite

 

Mais la suite

 

D’abord un droit de visite

 

Les petites

 

On lui confie les enfants

 

Moi je suis pas très content

 

Et je tourne dans le cercle

 

 

Dans ce monde mon ami

 

Y a pas que des gens heureux

 

Il y en a pour qui la vie

 

C’est un vrai cercle vicieux

 

 

Qu’on m’apporte de l’alcool

 

Que j’oublie

 

Mes petites qui rigolent

 

Vive la vie

 

Maladies aux drôles de noms

 

Hôpital et dépression

 

Et de chambres en hôpital

 

 

Et de chambres en hôpital

 

Infernal

 

Un jour c’est l’issue fatale

 

Ça fait mal

 

Et tes yeux se sont fermés

 

Jamais je te reverrai

 

Dans le cercle

 

 

Insister sur le futile qui prend très souvent des allures d’évidence si on veut bien s’y arrêter un peu et prendre le temps de le chanter beaucoup.

 

 

CA N’EXISTE PAS

 

 

Le thème de « L’île aux corbeaux blancs » était l’écriture et tout qu’elle apporte à nos vies. Nous avions reconstitué sous une forme amusante la fameuse table sur laquelle nous faisions l’atelier et le spectacle commençait par une séance d’écriture où nous nous moquions de nous-mêmes. Rimes ratées, mots qui n’existent pas, verbes mal conjugués ouvraient ainsi l’écoute du spectateur et balayaient par l’auto-dérision la peur de jouer en public. Tout provenait des mots : les situations, les aveux, la danse… Guidés par nos écrits, nous affirmions toutes les extravagances de nos rêves mais aussi celles de nos réalités qui bien sûr s’étaient glissées entre les lignes.

 

 

Le projet consistait à créer par l’imaginaire un pays idéal, une île à l’écart du monde. Pour cela, il fallait tout simplement l’écrire. Sur le papier, on peut tout faire : planer, voler, mourir, ressusciter, rouler dans de belles voitures et les transformer en pots de fleurs géants juste en claquant des doigts. Je décidai de prendre chaque jour tous leurs délires et de les transformer en poésie le soir même pour les chanter le lendemain matin. Dès le premier jour, l’expression « lescorbeaux blancs » est apparue; très vite nous avons donc créé « l’île aux corbeaux blancs » Pour faciliter l’imaginaire j’inventai une porte dorée qui permettait d’accéder à cette nouvelle île. Pour aller sur le plateau, tout le monde devait passer par la porte, même les éducateurs !

 

 

L’idée était d’écrire vraiment toutes les images qui nous passaient par la tête. Très vite nous nous sommes rendu compte qu’en faisant vraiment les phrases qu’on voulait, il devenait très facile de trouver des rimes. Par exemple : « un crocodile aux cheveux bleus » rime très facilement avec « qui jongle avec une douzaine d’œufs »La liberté d’écriture apportait la liberté de rimer et ainsi nous faisions de la poésie sans le savoir.

 

 

Il faut écouter ce qui se dit dans les commentaires, parfois deux ou trois mots peuvent changer toute une vie. Ainsi Lionel, timide, bègue, mou et sans avenir n’avait rien écrit, rien dit, rien crié. A la lecture d’un premier texte sur ce pays imaginaire qui disait « j’entends le chant des corbeaux blancs à travers la porte en fer » il lâcha trois mots simples qui résument la détresse des humains privés de rêve : « ça n’existe pas ».

 

 

Ces quelques mots isolés ne se remarqueraient pas à la fin d’une chanson ou au milieu d’une strophe mais en les répétant tout au long de la chanson, de nombreuses fois, comme des cloches dans la nuit, en les chantant tous d’une manière précieuse, ils devenaient comme une irrévérence à notre propre théâtre et curieusement venaient nous sauver dans notre perdition.

 

 

Texte de la chanson

 

 

On ne se moque pas des gens (ces trois premières lignes sont un résumé

 

Jamais on ne bat les enfants de ce qui avait été imaginé parmi les utopies liées à la famille)

 

On embrasse papa maman

 

Là sur notre île aux corbeaux blancs

 

 

Là c’est un crocodile aux cheveux bleus

 

Qui jongle avec une douzaine d’œufs

 

Là c’est un chat qui fume des cigarettes

 

Qui chante et qui se prend pour un poète

 

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

 

Surmontons tous les murs de haine

 

Les vents de peur qui nous enchaînent

 

Faisons s’enfuir le désespoir

 

Le brouillard de nos idées noires

 

 

Les voitures roulent en silence

 

Sur les chemins de l’espérance

 

Elles n’ont jamais besoin d’essence

 

Là sur notre île aux corbeaux chance (le mot chance vient ici faire la rime et ouvrir l’espoir)

 

 

Plus loin c’est un nain de jardin qui danse

 

Un chien qui fume et donne la cadence (petit rajout pour la rime)

 

La pluie ne mouille pas les enfants sages

 

Ici les nuages sont sans nuages

 

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

 

Mordons le vide à pleines dents

 

Dans la forêt des morts-vivants

 

Il tombe des grêlons d’angoisse

 

Poussons la porte de la poisse

 

 

On ne vit pas dans la misère (de même ces huit lignes sont le résumé de toutes

 

Pas de haine de coups ni de guerres les utopies liées au social où on remarque un fort

 

On a fait tomber les frontières désir de paix)

 

Là sur notre île aux corbeaux frères

 

 

Les couteaux les fusils sont en guimauve

 

Et les enfants malades ont la vie sauve

 

Ici la violence n’a pas raison

 

Ici y a pas d’innocents en prison

 

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

 

Ici te poussent des ailes dans le dos

 

Pour voler dans le ciel comme un oiseau

 

Ici maman nage avec les requins

 

Dans l’onde bleue d’une mer de câlins

 

Nous pourrons remonter le temps (expression qui revient très souvent dans les textes)

 

Retrouver notre cœur d’enfant

 

Pour refaire la vie autrement

 

Là sur notre île aux corbeaux blancs

 

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

Ça n’existe pas

 

 

Affirmer par le chant les douleurs intimes et les chanter comme une romance, servir l’outrance dans une rumba chaloupée, renverser la musique et le sens.

 

 

POEME A L’EAU DE ROSE

 

 

Dans ce texte écrit par deux jeunes filles placées en centre éducatif fermé, j’ai juste doublé certaines phrases, tout le reste est original. L’une des deux allait être libérée et elles voulaient écrire quelque chose ensemble. En fait elles vont écrire deux chansons dans la même journée dont une racontait le braquage qu’elles avaient fait ensemble : « on voulait péter l’million et on s’est retrouvé comme des cons, enfermées pendant la meilleure saison ». Ce texte était une provocation et elles pensaient que je le refuserai.

 

 

Quand un jeune m’apporte un texte, même s’il a écrit « coin-coin patapouf et pommepomme girl » je le mets en musique alors, bien sûr c’est le contraire qui arriva. Le texte est devenu une chanson joyeuse, entraînante un peu à la manière du folk américain.

 

 

C’est une des clés de la création avec les têtes brûlées, ne pas répondre aux provocations, être aussi fou qu’eux et plus encore s’il le faut. Avoir plusieurs folies d’avance, anticiper les coups de gueule et sauter par dessus les possibles.

 

 

Dès la première écoute, la confiance s’est installée entre nous et un deuxième texte est arrivé qui lui raconte, sans le dire vraiment, les douleurs intimes des maladresses amoureuses tout en gardant une énorme force d’espérance.

 

 

Ils arrivent que les jeunes s’étonnent eux-mêmes de ce qu’ils font. Ils ont, comme tout le monde, un sens inné de la beauté, il est juste caché en eux et ils ne le savent pas. Ainsi après avoir terminé leur poème à deux, après l’avoir relu dans de grands éclats de rire elles décidèrent de l’intituler « poème à l’eau de rose » sans doute une expression qu’utilisait sa mère ou sa grand-mère pour se moquer des romantiques. L’une d’elles me dit : « c’est vraiment de la guimauve, tu ne vas tout de même pas nous faire chanter ça ! » En fait, elle savait très bien que j’allais faire une musique, elle savait très bien qu’elle la chanterait, comme toutes les autres. Mais devant nous elle ne pouvait pas affirmer qu’elle avait au fond d’elle-même une envie de romantisme, d’autant que le centre éducatif fermé était un établissement mixte et que les garçons allaient s’en moquer.

 

 

Cette chanson est un modèle du genre, comme un va et vient entre le bonheur et la souffrance, le passé et l’avenir, la ville et la campagne, le réel et l’irréel. On y croise l’enthousiasme « nous irons traverser le ciel » puis l’affirmation du rêve « ce mondeparallèle » et le retour à la réalité « qui n’est pas réel » On y trouve des morceaux de vie « mais il entre en éveil dans mon sommeil » où, une fois de plus, « il » est un mystère. On y trouve ensuite un appel à la nature, au soleil, ainsi que des tentatives amoureuses pour finir sur une affirmation de la douleur : « toutes tes caresses me blessent, tes yeux me brûlent detendresse ». Alors pour sauver la chute de la chanson, j’ai tout simplement replacé les premières lignes d’espoir en guise de conclusion évasive.

 

 

L’idée très positive de ce texte va être un moteur déclencheur du projet sur lequel nous écrivions. Je décidai de la faire chanter debout sur une table et sur la pointe des pieds afin de donner du tonus à cette idée d’aller vers le haut et pour affirmer au public que rien n’est définitif.

 

 

Après de longues discussions pour aller ou pas sur la table, tous les jeunes sont montés sauf un, Jeffrey, qui acceptera finalement de monter sur la table mais de dos, comme pour marquer son refus du bonheur. C’est pour ça qu’on entend dans le disque la voix d’un vieux qui dit « bonjour mon p’tit Jeffrey », au cas où un jour le Jeffrey en question écouterait la chanson.

 

 

Texte de la chanson

 

 

Nous irons traverser le ciel

 

Ce monde parallèle

 

Qui n’est pas réel

 

Nous irons traverser le ciel

 

 

Mais il entre en éveil

 

Dans mon sommeil

 

 

Nous nous propulserons vers ce voile

 

Qui nous empêche d’atteindre les étoiles

 

Sur nous les rayons du soleil

 

Se poseront sur nous à notre éveil

 

 

Nous vivrons d’eau fraîche et d’amour

 

Alors au diable toutes les tours

 

Bonjour les paysans

 

Adieu les bâtiments

 

 

Et j’ai beau me mettre en vain

 

Tes doux yeux dans les miens

 

Nous irons traverser le ciel

 

Ce monde parallèle

 

 

Mais plus rien, plus rien

 

Ne me retient

 

 

Tes lèvres sur mes lèvres étaient

 

Un feu à qui nous avons fait

 

Renaître l’étincelle

 

Renaître l’étincelle

 

 

Toutes tes caresses me blessent

 

Tes yeux me brûlent de tendresse

 

Nous irons traverser le ciel

 

 

Être leur nègre, écrire pour eux après les avoir regardés, entendus, respirés, digérés. Se mettre à leur place et réaliser la chanson qu’ils n’arrivent pas écrire, sans leur dire, jusqu’à ce qu’ils se l’approprient.

 

 

LA DEMOISELLE ALLER-RETOUR

 

 

J’ai écrit ce texte d’après des éléments recueillis auprès d’une jeune fille, placée en centre éducatif fermé. Le projet s’appelait « Destins » : il s’agissait pour les jeunes de créer des personnages et de leur inventer un destin. En fait ils se racontaient au travers d’histoires farfelues. L’un d’entre eux faisait vivre un chien noir avec de petites oreilles, un autre un hérisson cambrioleur ou même une boulangère kleptomane…! Ce système, une fois de plus, permettait l’anonymat d’autant que nous avions décidé que chacun n’interprèterait pas forcément ses textes.

 

 

Ces ateliers nous menèrent de surprises en surprises. Ainsi sur « destins », nous avons même vu un chef de service venir nous remettre un texte qui racontait la vie d’un enfant battu. Nous n’avons jamais su si c’était la sienne ou celle d’un enfant qu’il avait croisé dans son parcours d’éducateur, mais nous l’avons gardé et fait dire par trois filles. Le fait d’avoir pris la décision de dire ce texte les a conduits à considérer différemment leur rapport avec l’institution et à penser qu’effectivement ils pourraient tout dire.

 

 

Très vite, à force de chanter ces « destins » à tue-tête, certains se sont mis à raconter leur vie et à nous apporter des petites biographies d’apprentis bandits qui en disaient long sur leur propre destin.

 

 

Après plusieurs jours d’écriture où plusieurs textes avaient été mis en musique et chantés, une des participantes, plutôt bonne comédienne et très disposée à chanter les chansons des autres, se décida à dicter sa vie à Armelle Dumoulin, assistante sur ce projet, avec qui elle avait noué des liens de confiance. Il s’agissait de remplir des fiches signalétiques proposées pour définir les personnages fictifs de « Destins ». C’est en remplissant ces fiches qu’elle s’est racontée elle-même. Elle avait baptisé son personnage Inès et lui avait trouvé un petit copain Snickers.

 

 

Ce texte est arrivé à la fin d’une semaine d’écriture alors même que nous prenions la route pour rentrer. La jeune fille, un peu déçue de ne pas entendre sa chanson le jour même comme les autres, semblait avoir pris un coup du destin de plus et nous étions un peu gênés de l’abandonner à sa tristesse.

 

 

Le lendemain matin, très tôt, je transformai sa fiche signalétique en poème et composai une musique que j’envoyai immédiatement par internet au directeur du centre fermé. La jeune fille fut convoquée dans son bureau où, alors qu’elle pensait avoir un rapport disciplinaire de plus, elle a pu entendre « sa » chanson qui reste actuellement comme un témoignage fort de la maltraitance dans les milieux de la drogue.

 

 

Dans ce texte toutes les images, tous les petits bouts de vie sont vrais. Tout était en prose hormis cet endroit du texte : « je commence à me reconnaître et je vous confie mes pensées parce que je sais pas où les mettre ». Plus tard elle me demandera d’ajouter « j’ai envie d’essayer », le refrain était trouvé. Je pris l’angle de quelqu’un qui pense le soir dans sa cellule et qui revoit sa vie, ce qui me permettait de tout raconter. C’est pourquoi on retrouve « je revois » au début de tous les couplets, ce qui donne une force à l’histoire tout en soulignant que c’est fini, que c’est du passé.

 

 

Son parcours était fait d’innombrables placements, chez la tante, chez le beau-père, chez une autre tante, dans des familles d’accueil. Il y en avait tellement que je les ai extraits et résumés dans le titre « la demoiselle aller-retour » Dans le spectacle ces allers-retours avaient même fait l’objet d’un sketch comique qui désamorçait l’horreur de son contenu.

 

 

Dans le cas de cette chanson, l’instant où la musique fut remise a été aussi important que son contenu même. Encore et toujours écrire avant la tentative de suicide, montrer que leur histoire n’est pas que condamnable par la justice, qu’elle peut être racontée autrement et chantée en chœur par tous, adultes compris, comme n’importe quel succès entendu sur les médias.

 

 

Le magistrat dont il est question dans la chanson est venu voir le spectacle et, d’après certains témoignages, a été particulièrement touché. C’est aussi ça le travail de création artistique en milieu défavorisé et c’est la grande différence avec des exercices en ateliers : aller toucher l’humain dans ses propres émotions, chez les jeunes mais aussi chez ceux qui s’en occupent.

 

 

TEXTE DU SKETCH

 

 

Inès, fille, surnommée « la demoiselle aller-retour » – Dès l’âge d’un an elle est brune et elle a les yeux marron. Elle passe les premières années de sa vie chez ses grands-parents que nous appellerons Pépé-Mémé puis part de chez Pépé-Mémé pour être placée dans une famille d’accueil que nous appellerons Tonton-Tata. Elle part de chez Tonton-Tata et retourne chez Pépé-Mémé puis part de chez Pépé-Mémé et retourne chez Tonton-Tata puis part de chez Tonton-Tata et retourne chez Pépé-Mémé puis part de chez Pépé-Mémé et s’en va chez Papa puis part de chez Papa et va chez Tonton-Tata puis rencontre un petit copain qu’elle ramène chez Papa puis part de chez Papa et retourne chez Pépé-Mémé puis rentre chez Papa avec son p’tit copain puis fait le mur ! D’où son surnom : « la demoiselle aller-retour ».

 

 

FICHE ORIGINALE DE DESTIN dicté par la jeune fille

 

 

Nom : Ines / 2ème personnage Snickers

 

Parcours

 

1 an  : déjà brune. Yeux marron.

 

Avec sa mère, père en prison.

 

1-5 ans  : chez ses grands parents

 

6 ans  : retourne en placement

 

7 ans  : retourne chez ses grands parents

 

11 et demi : premier joint, premier mur, première connerie

 

12 ans  : retour en foyer

 

Avec Roxane, partageuse de galère fument, boivent, fuguent, volent.

 

14 ans  : rencontre son chéri devant un bloc.

 

Il lui propose et Snickers et lui paye un joint.

 

Fuguent 2 mois, squattent les blocs,

 

Snickers : Brun, yeux marron, très très mignon. 17 ans.

 

Finalement le père accepte Snickers dans l’appart,

 

Inès retourne en cours, bonnes notes en 4èm.

 

Fume toujours

 

Snickers l’attend à la maison.

 

Son père retrouve une nouvelle chérie, ça va pas avec elle.

 

En milieu d’année, le père recommence la drogue,

 

ça devient compliqué.

 

Un matin, les gendarmes sont là pour emmener son père.

 

Il prend 5 ans fermes.

 

Inès tape le magistrat quand elle sort du tribunal.

 

Snickers et Inès sont dans l’appart, va plus en cours.

 

Vole pour la fumette et le frigo.

 

Les grandes vacances : Snickers repart en prison.

 

Inès seule dans l’appart,

 

Un matin Inès retrouve l’appart vide, dors dehors à droite à gauche

 

Le joint ne fait plus d’effet, alors pense à l’héroïne pour être mieux. Snickers sort de prison, elle le fait tomber dans la came comme une bouffonne.

 

A 7 h du mat’ on toque : violence auprès d’un magistrat :

 

La belle vie est finie.

 

Inès se retrouve au CEF, teste tous les moyens pour se barrer sans y arriver.

 

15 jours plus tard je passe au tribunal : l’outrage m’a rattrapé.

 

Pendant le délibéré je fais une course à pied, l’éducateur n’a pas réussi à me choper.

 

Je me suis planquée dans le train mais ça n’a servi à rien, 10 minutes plus tard, 4 Kisdés m’on menotté, direction garde à vue, la voie est sans issue.

 

Je me retrouve à Dijon entourée de matons.

 

C’est pas sympa, obligée de faire des yoyo pour avoir du tabac. La gamelle, c’était aussi dégueulasse que les murs de ce palace.

 

J’avais hâte que tout ça soit fini.

 

Mais bon, la sortie approche, je vais retrouver mes amis, ma famille, essayer de reconstruire une nouvelle vie ; mais quand même dégoûtée, ça l’a pas vraiment fait, j’suis de retour au CEF. 12 mois de sursis, faut que j’fasse gaffe à mes fesses.

 

Un mois plus tard je commence à me reconnaître, je vous confie mes pensées

 

Parce que je sais pas où les mettre, le passé resurgit dans ma tête, j’ai l’impression d’être sur une autre planète. Tous ces souvenirs me donnent envie de partir.

 

 

On peut noter qu’à la fin de la fiche, la jeune fille ne dit plus Inès mais « Je ».

 

 

Texte de la chanson

 

 

Je commence à me reconnaître

 

Et je vous confie mes pensées

 

Parce que je sais pas où les mettre

 

Parce que j’ai envie d’essayer

 

J’ai l’impression d’être(texte original)

 

Sur une autre planète

 

Encore et toujours(partie rajoutée qui ramène au titre)

 

Aller et retour

 

 

 

Je revois le tout premier joint

 

Le premier mur première connerie

 

Un jour ici et l’autre loin

 

Ici la vie

 

Là-bas la vie

 

 

Je revois ma meilleure amie

 

Amie de fugue et de galère

 

Nous on courait après la vie

 

L’alcool et l’amour à l’envers

 

 

Je commence à me reconnaître

 

Et je vous confie mes pensées

 

Parce que je sais pas où les mettre

 

Parce que j’ai envie d’essayer

 

J’ai l’impression d’être

 

Sur une autre planète

 

Encore et toujours

 

Aller et retour

 

 

Je revois très bien la nouvelle(celle qui donc a remplacé sa mère)

 

Blottie dans les bras de mon père

 

Les shoots et les cris les querelles (faire rimer le problème avec sa cause)

 

Et les seringues et les cuillères

 

 

Je vois les gendarmes à la porte

 

Il en avait pris pour cinq ans

 

Mais c’est mon père qu’on emporte

 

Et moi je reste dans le vent

 

 

Je commence à me reconnaître

 

Et je vous confie mes pensées

 

Parce que je sais pas où les mettre

 

Parce que j’ai envie d’essayer

 

J’ai l’impression d’être

 

Sur une autre planète

 

Encore et toujours

 

Aller et retour

 

 

Je vois très bien ce magistrat

 

Je ressens encore la colère

 

Je l’ai frappé il fallait pas (un aveu puis un regret)

 

Après je l’ai payé très cher

 

 

Je vois l’outrage au tribunal(un de ses chefs d’inculpation)

 

Le train les menottes aux poignets

 

La gamelle et les murs très sales

 

Et l’avenir qui court à pied (à un moment de sa vie elle ne faisait que courir)

 

 

Je commence à me reconnaître

 

Et je vous confie mes pensées

 

Parce que je sais pas où les mettre

 

Parce que j’ai envie d’essayer

 

J’ai l’impression d’être

 

Sur une autre planète

 

Encore et toujours

 

Aller et retour

 

 

Je me revois compter les jours

 

Et les clés des éducateurs

 

Un an à tourner dans la cour

 

Et la sortie au fond du cœur

 

 

Aujourd’hui je regarde en face

 

Le monde et ses intempéries

 

Mais la vie va et le temps passe

 

Et c’est moi conduit ma vie

 

 

Je commence à me reconnaître

 

Et je vous confie mes pensées

 

Parce que je sais pas où les mettre

 

Parce que j’ai envie d’essayer

 

J’ai l’impression d’être

 

Sur une autre planète

 

Encore et toujours

 

Aller et retour

 

 

 

 

 

Ce qui est le plus bouleversant, c’est que j’ai eu les mêmes ressentis quand je suis allé faire la même chose en milieu psychiatrique, ou chez les exclus de la société quels qu’ils soient.

 

 

De toutes les générations, de tous les milieux sociaux, médicaux ou carcéraux, j’ai entendu le même cri : celui du manque d’amour.

 

LES PETITS DAMNES DE LA TERRE

 

 

Ils vivent le poids de l’enfance

 

A deux ou trois couteaux tirés

 

Un pied posé l’autre en partance

 

Les yeux baissés sur le passé

 

 

Pas de béquilles mais des bottes

 

Pas un jupon qui vole au vent

 

Les sanglots coincés dans la glotte

 

Qui toussent un peu de temps en temps

 

 

Ils sont notre monde à refaire

 

Les petits damnés de la terre

 

 

Ils ont quelquefois la visite

 

D’un qui les raccorde à la vie

 

Qui vient toujours un peu trop vite

 

Trop tôt, trop tard qui sait qu’il fuit

 

 

Un doigt dans l’œil du référent

 

L’autre sur le journal intime

 

La photomaton de maman

 

Dans le porte-cartes en vitrine

 

 

La bonne conscience éphémère

 

Des petits damnés de la terre

 

 

Ils sont douze amours par chambrée

 

Comme des bateaux de bois vert

 

Qui tournent le monde en carré

 

Qui du placard aux étrangères

 

 

A court d’arguments d’espérance

 

Ils font d’un livre une cabane

 

Ils raccommodent le silence

 

Dans la nuit froide d’un walkman

 

 

Ils vont s’y coucher pour s’y taire

 

Les petits damnés de la terre

 

 

Couchés courbés le cœur en vrac

 

A deux soleils de leur printemps

 

Ils ont des boulets dans leurs sacs

 

Qu’ils ne posent que de temps en temps

 

 

Ils sont la croûte d’une plaie vive

 

Qu’ils s’échinent à cicatriser

 

Mais / comment voulez-vous qu’ils vivent

 

Les deux pieds dans le même soulier

 

Ils ont la mort en bandoulière
Les petits damnés de la terre

 

 

A vingt ans on les lâche en ville

 

Dans le dédale de nos lois

 

Braves gens qui n’êtes tranquilles

 

Que dans votre propre embarra-as

 

 

Si vous n’aviez la main tendue

 

Vous aviez la fenêtre ouverte

 

Quand il pleut du malentendu

 

Ils se réchauffent au bois des êtres

 

 

Ils sont la table des matières

 

Les petits damnés de la terre

 

 

Quelquefois leur ombre s’étale

 

Sur le bureau d’un ministère

 

Dans le lit chaud d’un tribunal

 

L’impertinence de se taire

 

 

Alors ils volent ce qu’on leur doit

 

Ils courent après l’indescriptible

 

Ils tombent se relèvent mais toi

 

Tu restes au centre de la cible

 

 

Croyez vous qu’on les exagère

 

Les petits damnés de la terre.

 

 

 

 

Creuser les silences, les non-dits, les volte-face, cueillir les fleurs dans le terreau de la misère, habiller la détresse d’un manteau de dignité, créer la joie de dire, de chanter, d’être ensemble pour projeter au monde le savoir des humiliés. Jour après jour repousser la pudeur de dire, chacun dans sa différence mais chacun pour tous.